En 2021, le karaté a eu droit à une fenêtre de visibilité mondiale lors des Jeux de Tokyo, éphémère mais marquante. Pourtant, moins de trois ans plus tard, la discipline disparaît du programme olympique. Ce retrait, décidé en coulisse, révèle autant les mutations du mouvement olympique que la difficulté à imposer les arts martiaux traditionnels face aux nouveaux codes du sport-spectacle.
Le karaté et les Jeux olympiques : une histoire brève mais intense
L’épopée olympique du karaté se résume à un unique chapitre, certes court, mais chargé d’émotion. Tokyo 2021 a hissé la discipline au rang de symbole, renouant avec ses racines japonaises et répondant à l’attente d’une communauté de passionnés répartie aux quatre coins du globe. Des millions de pratiquants, des fédérations robustes sur tous les continents : les chiffres témoignent de l’envergure du karaté, mais c’est l’intensité des combats qui a frappé les esprits.
On se souvient du sacre de Steven Da Costa, déjà champion d’Europe, qui s’est imposé face à Hamoon Derafshipour. Sa victoire, obtenue dans une salle privée de spectateurs mais pas de tension, a marqué un tournant. Pour la France, forte de ses 250 000 licenciés et d’une longue tradition, cette médaille d’or sonnait comme la confirmation d’un travail patient, d’une structuration à long terme.
Ce moment olympique, c’était aussi la transmission d’un héritage venu d’Okinawa, à la croisée du respect des traditions et de l’adaptation à l’époque contemporaine. Pourtant, malgré l’enthousiasme et le niveau de compétition, la discipline n’a pas été reconduite. Un contraste saisissant entre la réussite sur le tatami et la fragilité institutionnelle qui nourrit, aujourd’hui encore, une vraie frustration.
Pourquoi la discipline a-t-elle été écartée du programme ?
Le karaté ne figure pas au menu des Jeux Olympiques de Paris 2024. Derrière cette absence, une décision du Comité d’organisation des Jeux Olympiques (COJO), présidé par Tony Estanguet, qui a pris de court la communauté des arts martiaux. Le succès populaire de Tokyo n’aura pas suffi : à Paris, les critères d’admission des sports additionnels ont changé la donne.
La ligne directrice, affichée par le COJO, plaçait la priorité sur une identité jeune et urbaine, destinée à attirer de nouveaux publics. Le choix s’est donc porté sur quatre disciplines, à découvrir ci-dessous :
- breakdance
- escalade
- skateboard
- surf
Tony Estanguet a mis en avant l’objectif de “connecter les Jeux à la jeunesse”. Face à cette volonté de renouvellement, le karaté, malgré sa base solide de pratiquants, a été jugé trop proche du modèle classique et pas assez en phase avec la culture urbaine et digitale recherchée.
Le Comité international olympique (CIO) a entériné la proposition. La présence du judo, déjà bien installée, a sans doute pesé dans la balance : difficile de justifier deux sports similaires dans un programme restreint par le nombre d’épreuves et d’athlètes. Même l’émotion suscitée par la victoire de Steven Da Costa n’a pas suffi à infléchir la trajectoire, les organisateurs ayant fait du rajeunissement et de la diversification leur priorité.
Entre choix stratégiques et lobbying : les coulisses d’une décision contestée
La disparition du karaté du programme de Paris 2024 n’a laissé personne indifférent. La Fédération Française de Karaté a rapidement exprimé son désaccord, dénonçant une logique purement marketing. Le soutien du CNOSF est venu amplifier le mouvement, tandis que de nombreux députés, à l’image de Didier Mandelli, se sont saisis du dossier au Palais Bourbon, sollicitant le ministère des Sports pour défendre la discipline.
Dans les coulisses, la question de l’influence et du lobbying est devenue centrale. Roxana Maracineanu, alors en charge du portefeuille ministériel, a multiplié les interventions pour rappeler l’importance du karaté en France, autant en nombre de pratiquants qu’en dynamique associative. Malgré cet appui, la décision du COJO Paris 2024, validée par le CIO, est restée inchangée. Même l’aide financière octroyée à la fédération n’a pas fait bouger les lignes, révélant la force de la logique olympique sur la volonté politique.
Au fond, le débat oppose deux visions : celle d’un attachement aux sports historiques, porteurs de valeurs et d’un riche passé, et celle d’une rupture assumée, privilégiant les disciplines capables de séduire les jeunes générations et d’innover sur le plan médiatique. Les défenseurs du karaté mettent en avant ses 250 000 licenciés hexagonaux, son enracinement et le prestige de sa médaille d’or à Tokyo. En face, les partisans des nouveaux sports misent sur l’émergence d’un public urbain et connecté, jugé plus en phase avec l’air du temps que les codes du budō.
Quelles perspectives pour le retour du karaté aux prochains Jeux ?
Désormais, le karaté se tourne vers Los Angeles 2028, mais le tableau reste flou. Le COJO local a tranché en faveur de cinq nouveaux sports : baseball, cricket, flag football, lacrosse et squash. Le karaté n’a pas été retenu, malgré une mobilisation internationale. Les raisons avancées tiennent à la volonté de toucher le public nord-américain et de valoriser des disciplines enracinées dans la culture locale, tout en cherchant à conquérir de nouveaux marchés. Une stratégie qui privilégie la rentabilité et le spectacle, au détriment parfois de la diversité martiale.
Face à ces choix, le karaté, fort d’une communauté mondiale et de 250 000 licenciés en France, ne manque pas d’atouts, mais doit composer avec une concurrence féroce parmi les sports additionnels. La comparaison avec le judo revient souvent, ce dernier bénéficiant d’un ancrage ancien au sein de l’olympisme, alors que le karaté n’a connu qu’un passage furtif à Tokyo. Le souvenir du triomphe de Steven Da Costa marque encore les esprits, mais ce palmarès ne suffit pas toujours à peser dans les arbitrages des comités d’organisation.
Les fédérations nationales, appuyées par plusieurs gouvernements, poursuivent leur action auprès du CIO. Les campagnes de communication mettent en avant la capacité du karaté à mobiliser la jeunesse, à fédérer autour de valeurs de respect et de dépassement. Pour l’instant, aucune avancée décisive n’a été obtenue. Le prochain rendez-vous se profile pour 2032, avec la nécessité pour la discipline d’affirmer son universalité et de démontrer sa capacité à s’adapter, sans renier ses principes. Reste à savoir si les Jeux olympiques ouvriront à nouveau leurs portes à cet art martial, ou si le karaté devra continuer à briller loin des cinq anneaux.


